Le sport, angle mort des abus sexuels sur mineurs

Le sport n’a pas de problème d’abus sexuels sur les enfants. Voilà, en substance, ce que continue de croire une large partie de l’écosystème sportif, persuadée que la violence sexuelle se niche ailleurs, dans la famille, à l’école, sur internet. Les chiffres disent autre chose. Une étude menée dans six pays européens auprès de plusieurs milliers d’adultes ayant pratiqué un sport organisé avant leurs 18 ans établit que 20 % d’entre eux ont subi des violences sexuelles avec contact physique et 35 % des violences sexuelles sans contact physique (Hartill et al. 2023). Les estimations de prévalence du harcèlement sexuel dans le sport oscillent entre 11 % et 78 % selon les études, celles des abus sexuels entre 0,5 % et 12 % (Tuakli-Wosornu et al. 2024). L’UNESCO et ONU Femmes avancent de leur côté que 21 % des femmes et des filles ont subi une forme d’abus sexuel dans leur enfance dans le cadre sportif, contre 11 % des hommes et des garçons.

Ces écarts considérables — d’un pays à l’autre, d’une méthodologie à l’autre — disent moins l’imprécision des travaux que la difficulté à nommer un phénomène longtemps tu. C’est précisément le vide que vient combler la boîte à outils du Conseil de l’Europe, composée de six fiches thématiques destinées aux responsables politiques, aux fédérations, aux clubs et à l’ensemble des parties prenantes du sport organisé.

Ce que la définition légale change au terrain

Premier apport du document : poser les mots. La Convention de Lanzarote, texte de référence du Conseil de l’Europe depuis 2007, définit les abus sexuels sur les enfants comme le fait de se livrer à des activités sexuelles avec un enfant n’ayant pas atteint l’âge légal du consentement, ou avec un enfant plus âgé lorsque l’auteur use de la force, de la contrainte, de la menace — ou abuse d’une position de confiance, d’autorité ou d’influence. Cette dernière catégorie, appliquée au sport, englobe par construction l’entraîneur, l’entraîneuse, le préparateur physique, le médecin du club, le responsable de catégorie.

La boîte à outils va plus loin en rappelant ce qui devrait être une évidence juridique et reste méconnu dans les vestiaires : lorsqu’un adulte occupe une position de confiance ou d’autorité sur un enfant, celui-ci ne peut pas donner son consentement avant 18 ans. Le geste « consenti » n’existe pas. Ce rappel change la manière de lire une relation entraîneur-athlète, y compris lorsqu’elle ne comporte ni violence apparente ni menace explicite.

Le spectre est large : attouchements, rapports non consentis, exhibition d’images indécentes, voyeurisme, propos sexualisés inappropriés, manipulation en ligne, conversations sexuellement explicites avec un enfant, contrainte à visionner ou diffuser des images d’abus. Le document évoque aussi la « violence sexuelle » et le harcèlement sexuel tels que définis par la Convention d’Istanbul, dont la définition — un comportement non désiré, verbal, non verbal ou physique, ayant pour objet ou pour effet de violer la dignité d’une personne — couvre des réalités quotidiennes que le milieu sportif a longtemps rangées dans la catégorie du folklore de club.

Le profil des auteurs, loin des représentations commodes

N’importe qui peut commettre des abus sexuels sur un enfant dans un cadre sportif : d’autres enfants ou adultes pratiquants, des entraîneurs, des parents, des membres du staff médical et de la performance. La donnée la plus importante est ailleurs : la plupart des auteurs sont connus de l’enfant. Ils appartiennent à son entourage proche.

Une distinction opérationnelle traverse le document. Les actes de harcèlement sexuel sont plus fréquemment le fait de camarades, souvent à plusieurs, dans des contextes de bizutage ou de rituels d’initiation — des faits observés notamment en Belgique et aux Pays-Bas, où les pairs figurent parmi les auteurs de violences sexuelles les plus fréquemment cités et où plus de la moitié des incidents impliquent plusieurs auteurs (Vertommen et al. 2017). À l’inverse, lorsque des entraîneurs sont impliqués, les faits sont généralement plus graves et s’inscrivent dans un rapport d’abus de pouvoir. La majorité des auteurs identifiés sont des hommes.

Où le risque se concentre

Le sport présente des caractéristiques qui, combinées, créent un terrain favorable. Le document en dresse la liste sans détour : tolérance élevée aux incidents de violence physique et aux blessures « qui font partie du jeu », rapports de pouvoir déséquilibrés entre entraîneurs et enfants, méthodes d’entraînement autoritaires, contact physique souvent nécessaire, proximité en présentiel comme en ligne, primat de la performance sur le bien-être, statut social inférieur des enfants et faible prise en compte de leur parole.

À cela s’ajoutent des contextes identifiés comme à risque : vestiaires, douches, déplacements vers les entraînements et compétitions, nuitées lors de stages et de tournois, centres d’entraînement résidentiels qui coupent physiquement les enfants de leurs réseaux de soutien, contacts individuels sur les réseaux sociaux.

Une enquête internationale portant sur près de 10 000 adultes ayant pratiqué un sport organisé avant 18 ans apporte une nuance contre-intuitive. Les pratiquants de sports collectifs déclarent nettement plus de violences interpersonnelles que les pratiquants de sports individuels, toutes catégories confondues — exposition accrue aux pairs, contact physique inhérent à la discipline, cultures d’équipe susceptibles de normaliser des comportements préjudiciables. Et le risque de violences sexuelles avec contact physique s’avère encore plus élevé dans les disciplines se pratiquant en tenue couvrante (Vertommen et al. 2024). L’explication avancée par les auteurs mérite l’attention des formateurs : dans les sports qui exposent le corps, comme la natation ou la gymnastique, les adultes auraient intégré les normes de protection de manière plus consciente et limiteraient les contacts physiques par crainte du soupçon. Le danger se déplace là où la vigilance se relâche.

Le principal facteur individuel de victimation reste toutefois extérieur au sport : les expériences antérieures de violence vécues dans l’enfance.

Les raisons du silence

Moins de la moitié des enfants victimes de violences interpersonnelles dans le sport se confient à un adulte. Une étude australienne a mesuré les taux de signalement : 35 % lorsque les faits sont commis par des camarades, 27 % lorsqu’ils impliquent des entraîneurs, 13 % seulement lorsqu’ils sont le fait de parents ou de personnes ayant la charge de l’enfant (Woessner et al. 2023). Les parents sont les premiers destinataires de ces confidences — mais leurs réponses justifient ou normalisent généralement la violence, ce qui atténue la détresse immédiate tout en fermant la porte au signalement formel.

Le document énumère les obstacles sans les hiérarchiser : peur de n’être pas cru, contrainte exercée par une personne de confiance, menaces de conséquences pour l’enfant ou sa famille, l’auteur présenté comme « un ami de la famille », emprise affective construite par le manipulateur qui a aussi gagné la confiance de l’entourage et de l’équipe, crainte que tout le club soit au courant, méconnaissance du caractère abusif des actes subis, absence de destinataire identifié, barrières linguistiques ou culturelles, effets du traumatisme lui-même — dissociation, trous de mémoire. Pour les garçons s’ajoutent les attentes sociales liées à la masculinité et un tabou plus épais encore.

Un point mérite d’être souligné pour les cadres techniques : la dépendance. Dans certains sports, l’enfant dépend d’un adulte non seulement pour être sélectionné, mais aussi pour sa sécurité et son bien-être au quotidien. Chez les jeunes à fort potentiel, ce lien psychologique est encore plus difficile à rompre.

Les indicateurs, avec leurs limites

La fiche 3 fournit un catalogue d’indicateurs comportementaux, physiques, psychologiques et affectifs. Côté comportement, un comportement sexualisé nettement précoce, une attirance pour des personnes d’âges très différents, une peur manifeste vis-à-vis d’un adulte donné, un évitement du contact avec une personne précise, un refus de se déshabiller dans les vestiaires, des troubles du sommeil, un repli, une incontinence nocturne. Côté physique, des bleus ou blessures, des difficultés à marcher, s’asseoir ou accomplir les gestes du quotidien, des infections urinaires, des IST, une grossesse. Côté psychologique, anxiété, dépression, pensées suicidaires, automutilation, troubles alimentaires, cauchemars, flashbacks, dissociation, chute des résultats scolaires.

Le document prend soin d’encadrer cet inventaire, et c’est à son honneur : la plupart des enfants abusés ne présentent ni signe clair ni signe spécifique, et cette absence ne prouve rien. Aucun des comportements listés ne constitue un diagnostic, et aucun ne vaut preuve absolue. Autrement dit, la grille sert à déclencher une vigilance, pas à rendre un verdict — une précision qui protège autant les enfants que les adultes injustement mis en cause.

Le grooming, ou l’art d’être indispensable

Les pages consacrées à la manipulation à des fins sexuelles décrivent un processus long, étalé sur des mois voire des années, et qui commence rarement par l’enfant. Le manipulateur construit d’abord une relation avec la famille, le cercle social, les collègues du club. Il recherche les postes de confiance et se rend indispensable. Les signes, côté adulte, sont documentés : attention excessive portée à un ou plusieurs enfants, cadeaux et traitements de faveur, propositions de conduire l’enfant aux entraînements ou aux compétitions à l’extérieur, contacts amicaux sur les réseaux sociaux avec des enfants qui ne sont pas de sa famille, tests progressifs des limites du vocabulaire ou de l’humour tolérés, demandes d’arriver avant ou de rester après les séances pour créer des tête-à-tête sans supervision, questions sexuellement explicites, intérêt inapproprié pour le corps ou le développement physique de l’enfant, invitations au domicile ou à des sorties hors contexte professionnel.

Rien, dans cette liste, ne relève du crime caractérisé. C’est tout le problème : chaque geste pris isolément a une explication anodine. Le faisceau, lui, ne trompe pas.

Quand d’autres enfants sont les auteurs

Les comportements sexuels préjudiciables entre enfants sont plus fréquents qu’on ne le suppose. Des enfants de moins de 16 ans ont été identifiés comme auteurs présumés dans certains dossiers, y compris dans des incidents impliquant des mineurs de moins de 12 ans — ce qui révèle des écarts d’âge et de pouvoir considérables entre l’auteur et la victime. Hors sport, Hackett (2014) établit que les enfants et jeunes représentent environ 25 % des personnes condamnées, toutes tranches d’âge de victimes confondues, et un tiers des cas d’abus sexuels portés à la connaissance du système de protection professionnel britannique.

Ces faits doivent être traités comme des violations de code de conduite, avec la même rigueur que les actes commis par des adultes, et avec une difficulté supplémentaire : dénoncer des camarades plus âgés, dans une culture de bizutage tolérée ou ignorée par les adultes, expose l’enfant à un coût social immédiat.

Répondre : la méthode, geste par geste

La fiche 4 est la plus opérationnelle. Elle énonce ce qu’il faut faire quand un enfant révèle des abus : garder son calme et ne montrer ni choc ni réprobation, écouter sans interrompre, dire à l’enfant qu’il a eu raison de parler et que ce qu’il a subi n’est pas de sa faute, le laisser se remémorer librement, ne poser des questions que pour clarifier un point mal compris, privilégier les questions ouvertes pour qu’il raconte avec ses propres mots. Si une question doit être posée une seconde fois, il faut expliquer clairement pourquoi — sinon l’enfant croira qu’on attend de lui qu’il modifie sa réponse.

À bannir : les promesses impossibles à tenir, en particulier celle de ne rien divulguer. Le document invite à établir un compte rendu détaillé, à évaluer s’il existe un risque d’abus immédiat, à dire à l’enfant ce qui va se passer ensuite, à l’orienter vers des moyens d’aide — lignes téléphoniques dédiées notamment — et à transmettre le rapport au responsable de la protection dans les plus brefs délais. Si celui-ci est indisponible, l’information doit remonter aux organismes publics capables d’enquêter et de mettre l’enfant en sécurité. Ce sont eux qui déterminent qui contacte les parents.

Pour les situations signalées par un tiers et non par l’enfant lui-même, la fiche propose une séquence en quatre temps : reconnaître — écouter le récit et repérer les indices, en ayant conscience que le signalant peut présenter des signes de traumatisme secondaire ; répondre — agir, évaluer le risque de nouveaux abus, mobiliser les services d’urgence si nécessaire, orienter le tiers vers du soutien ; enregistrer — consigner les faits et observations sans jugement, de la façon la plus détaillée possible : qui, quoi, quand, où, comment ; signaler — transmettre au responsable de la protection ou aux autorités compétentes et informer le signalant des suites prévues. La règle posée est simple et sans échappatoire : ne jamais supposer que quelqu’un d’autre s’en occupera.

Le document aborde aussi la question que les fédérations contournent volontiers : la procédure pénale, même menée avec les meilleurs outils, atteint rarement le seuil de preuve requis — « au-delà de tout doute raisonnable » — s’agissant de victimes vulnérables et de faits commis en secret. Les organisations nationales restent donc responsables du traitement des allégations visant leur personnel et leurs bénévoles, y compris lorsque des poursuites sont en cours. D’où l’obligation de se doter de procédures de plainte, d’audiences disciplinaires, de règlements des griefs, de voies de recours et de sanctions.

Prévenir : la vérification des antécédents ne suffit pas

Sur la prévention, le document s’appuie sur les huit mesures de prévention en faveur des enfants dans le sport, testées auprès de plus de 50 organisations, des comités olympiques nationaux à de petites structures de sport pour le développement : politique de prévention, procédures de réponse aux préoccupations, conseil et soutien accessibles, réduction des risques, code de conduite, recrutement, formation et communication, collaboration avec des partenaires, suivi et évaluation.

Le passage sur le recrutement mérite une lecture attentive, tant il tranche avec les pratiques courantes. La vérification du casier judiciaire est nécessaire mais insuffisante : elle ne détecte ni les personnes encore inconnues des autorités, ni celles poursuivies sans avoir été condamnées. Les lignes directrices du Conseil de l’Europe de 2025 plaident pour une approche à 360°, qui combine une description claire de la fonction, un contrôle des documents d’identité, un contrôle de l’autorisation de travailler, une vérification des références professionnelles, un contrôle des qualifications et formations, un entretien en personne, une évaluation des risques psychosociaux, la possibilité pour le candidat de dévoiler spontanément des informations, et des contrôles après entretien. Les bénévoles sont concernés au même titre que les salariés — un point que beaucoup de clubs traitent encore comme un détail administratif.

L’intégration des nouvelles recrues fait l’objet de conseils concrets : remise des coordonnées du responsable de la protection, présentation et signature du code de conduite, remise d’un livret d’information, désignation d’un référent ou d’un mentor, période d’essai de six mois généralement, avec recueil de l’avis des collègues, des parents et des enfants, puis réunion d’évaluation.

Faire entendre la voix des enfants

La fiche 5 s’appuie sur le modèle de participation de Lundy pour décliner l’article 12 de la Convention relative aux droits de l’enfant en quatre exigences : espace — permettre à l’enfant de se former une opinion et de l’exprimer en sécurité ; voix — l’encourager à s’exprimer ; audience — l’écouter réellement ; influence — tenir compte de son avis. Les parents doivent, de leur côté, pouvoir poser des questions sur les qualifications des encadrants, l’expérience du personnel et des bénévoles, les procédures de recrutement et les dispositifs de plainte du club, au début, pendant et à la fin de la saison.

Sensibiliser sans faire de dégâts

La fiche 6 pose une règle que les campagnes de communication oublient régulièrement : si l’on encourage un jeune à se confier mais qu’aucun soutien ne suit, on peut lui faire plus de tort que de bien. Une organisation qui lance une campagne doit être en mesure d’accompagner les victimes — notamment lorsqu’elle diffuse des témoignages. Les organisateurs qui invitent une personne ayant subi des abus doivent prévoir la présence d’un professionnel de santé mentale qualifié dans la salle, un espace calme, une information préalable du public sur le contenu sensible, et une prise en charge de l’intervenant lui-même.

Sur la formation, le constat est net : l’éducation des adultes et des enfants ne suffit pas à elle seule à assurer la sensibilisation, et ne garantit pas que chacun sache qui contacter. Elle doit s’inscrire dans des politiques de protection claires et s’accompagner d’une actualisation régulière des connaissances. La progression recommandée suit quatre niveaux — initiation, formation de base, formation spécialisée, formation professionnelle continue — avec un besoin d’autant plus marqué que le rôle est exposé. Les responsables de la protection, eux, ont besoin d’une formation spécialisée couvrant la définition de la violence interpersonnelle et les données de prévalence, la compréhension de leur rôle, les cadres juridiques, la prévention, les politiques et procédures tenant compte des traumatismes, la protection lors des événements et le réseau d’organisations partenaires.

Une boîte à outils, pas un certificat de bonne conduite

Le document a une qualité rare : il ne promet rien. Il ne vend pas un dispositif qui éradiquerait les abus, il décrit un niveau de vigilance à tenir, des procédures à écrire, des personnes à former et des gestes à poser au moment où un enfant parle. Sa structure en six fiches en fait un outil de travail directement utilisable par un club, une fédération ou une collectivité — d’autant que les fiches comportent des encadrés à compléter avec le contexte national : obligations de signalement, services d’aide, autorités compétentes, cadre pénal.

Une tension demeure que le document ne tranche pas. Tout repose sur les adultes présents : un entraîneur attentif, un référent joignable, un parent qui écoute sans minimiser. L’étude australienne montre pourtant que les parents — les premiers à qui les enfants se confient — sont ceux qui répondent le moins bien. Le maillon faible n’est pas le dispositif. C’est l’adulte ordinaire. Toute la sensibilisation se joue là.

Alain Jouve

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