Le cyclisme professionnel n’a jamais autant attiré les regards, mais sa popularité ne se traduit pas encore par des revenus à la hauteur de son audience. C’est le constat qui sous-tend le rapport Future of Cycling, présenté par l’Union cycliste internationale (UCI) après une consultation menée auprès des principales familles du secteur. Équipes, coureurs, organisateurs, fédérations nationales, fabricants, diffuseurs et partenaires commerciaux ont été invités à formuler leurs propositions pour l’avenir du cyclisme sur route masculin et féminin.
Au total, 55 contributions ont été reçues. Leur synthèse, structurée autour de cinq axes — calendrier et participation, modèle économique, engagement des supporters, sécurité et intégrité des résultats — fait ressortir un diagnostic largement partagé. Le cyclisme dispose d’actifs considérables, mais peine à les valoriser collectivement. Les budgets des équipes progressent, les coûts d’organisation augmentent, notamment en matière de sécurité, et les écarts financiers entre formations se creusent. Dans le même temps, les droits commerciaux restent fragmentés et une grande partie de l’économie des équipes repose toujours sur leurs sponsors principaux.
Les chiffres donnent la mesure du secteur. En 2025, les budgets cumulés des équipes professionnelles couvertes par le rapport atteignaient 850 millions d’euros, pour 1 864 salariés. Les épreuves de l’UCI WorldTour et de l’UCI Women’s WorldTour représentaient, quant à elles, plus de 123 000 heures de diffusion et une audience télévisée cumulée annoncée de trois milliards. Le Tour de France attire chaque année plus de dix millions de spectateurs au bord des routes. Le potentiel commercial est réel. Reste à déterminer comment le convertir en ressources durables pour l’ensemble de la discipline.
Centraliser les droits pour sortir de la fragmentation
La principale piste économique consiste à regrouper une partie des droits commerciaux et audiovisuels dans une offre commune. Plusieurs contributeurs défendent la création d’un circuit mondial officiel, capable de réunir des courses autour d’une proposition commerciale cohérente et de négocier des partenariats à une échelle plus large. L’objectif est de donner davantage de poids au cyclisme face aux diffuseurs et aux annonceurs, tout en créant des actifs commercialisables à l’échelle internationale.
Cette approche répond à une faiblesse structurelle. Contrairement à des disciplines où les compétitions s’appuient sur des mécanismes centralisés de commercialisation, le cyclisme repose sur une mosaïque d’organisateurs, de courses et de droits. La valeur produite par une épreuve ne bénéficie donc pas automatiquement aux autres acteurs du calendrier. Une offre commune pourrait faciliter la commercialisation de partenariats globaux, la négociation de droits audiovisuels et la création de nouveaux produits destinés aux marques.
L’UCI se montre favorable à cette orientation, mais pose plusieurs conditions. Les droits historiques des organisateurs doivent être respectés et la participation à un éventuel dispositif de mutualisation reposer sur le volontariat et une gouvernance partagée. La situation pourrait être différente pour les nouvelles épreuves admises au plus haut niveau. La fédération internationale envisage également de faire de la mutualisation des droits une condition d’éligibilité pour les nouvelles courses intégrant les séries concernées.
Le principe est donc posé, mais le chantier reste délicat. Les organisateurs assument une part importante du risque financier et opérationnel. Ils ne souhaitent pas voir leurs actifs transférés vers une structure centrale sans garantie sur leur valorisation. Avant de redistribuer les revenus, ils demandent que le dispositif puisse financer ses propres investissements et que les dépenses soient mieux maîtrisées. La création de valeur collective ne peut, à leurs yeux, se résumer à déplacer les revenus existants d’un acteur vers un autre.

Le plafonnement des budgets revient dans le débat
L’autre sujet majeur concerne la régulation financière. La consultation fait apparaître un soutien transversal à un mécanisme destiné à limiter les écarts entre équipes. Plafonnement des budgets ou des salaires, encadrement par les points ou système de taxe sur les dépenses excessives : plusieurs options sont avancées, sans qu’un dispositif unique fasse consensus.
Le débat dépasse la seule question de l’équité sportive. La concentration des moyens dans les équipes les plus puissantes fragilise la compétitivité de certaines formations et alimente une inflation des coûts. À terme, elle menace aussi la diversité du peloton et la viabilité économique des structures les moins dotées. Les budgets des équipes augmentent, mais les revenus ne suivent pas au même rythme. Et pour beaucoup de formations, l’équilibre repose encore largement sur leurs sponsors.
L’UCI reconnaît l’importance du sujet. Un groupe de travail consacré à l’équité financière avait déjà procédé à une première évaluation, avant que les discussions ne s’interrompent à la suite du refus des équipes de mettre en œuvre le dispositif envisagé. La fédération se dit prête à relancer les travaux, à condition que les parties prenantes acceptent de reprendre les échanges.
Pour l’UCI et plusieurs organisateurs, il faut d’abord maîtriser les dépenses avant de répartir les nouveaux revenus. Sans contrôle des coûts, l’argent supplémentaire pourrait ne pas suffire à réduire les écarts entre les équipes. Reste à trouver des règles acceptables pour tous, alors que les moyens financiers, les risques et les intérêts commerciaux varient fortement d’un acteur à l’autre.
Le calendrier, premier chantier de la réforme
C’est pourtant le calendrier qui concentre le plus grand nombre de propositions. Il représente 214 mentions dans les contributions, devant le modèle économique. Quatre-vingts pour cent des répondants ont évoqué le calendrier des épreuves et 76 % les formats de compétition.
La priorité est de réduire les chevauchements entre courses de premier plan et de rendre la saison plus lisible. Plusieurs contributeurs proposent de regrouper les épreuves par zones géographiques, avec des séquences cohérentes en Europe, en Australie ou en Asie. Une telle organisation permettrait de limiter les déplacements intercontinentaux, de réduire les coûts logistiques et de diminuer l’empreinte environnementale du calendrier. Elle pourrait également donner davantage de continuité aux récits sportifs proposés au public.
La question de la participation des meilleures équipes et des principaux coureurs est tout aussi importante. Les organisateurs ont besoin de visibilité pour commercialiser leurs épreuves, négocier leurs partenariats et planifier leur production. Ils demandent donc des confirmations plus précoces, des dates stabilisées au moins douze mois à l’avance et davantage de prévisibilité sur les effectifs engagés.
L’UCI envisage plusieurs évolutions : des formats de courses par étapes plus courts, certaines épreuves de cinq jours organisées du mercredi au dimanche, une révision du barème des points et des obligations de participation renforcées. La taille des équipes pourrait également être standardisée sur le calendrier international afin de limiter certains coûts et de réduire les risques liés à la sécurité.
Une autre proposition consiste à distinguer plus nettement les grandes courses historiques du reste du calendrier WorldTour. Les Grands Tours, les Monuments et quelques épreuves majeures pourraient former un premier ensemble, avec des obligations de participation plus strictes, tandis qu’un second niveau offrirait davantage de souplesse aux équipes de deuxième division.
L’UCI n’a toutefois pas acté cette architecture. Elle insiste sur la nécessité de préserver les courses historiques, d’éviter les déplacements arbitraires d’épreuves et de maintenir un accès au plus haut niveau fondé sur le mérite sportif plutôt que sur la seule capacité commerciale.
La deuxième division au cœur de l’équilibre sportif
Derrière le calendrier se joue une question de structure : celle de la pyramide professionnelle. Les contributeurs souhaitent renforcer les UCI ProSeries et les UCI ProTeams, dont dépend une partie importante du renouvellement sportif et de la diversité des courses. Une meilleure exposition médiatique, des invitations plus lisibles et des obligations de participation des équipes de première division figurent parmi les pistes avancées.
L’enjeu est d’éviter que la concentration des moyens au sommet ne prive les échelons inférieurs de leur fonction de développement. Les petites courses doivent rester suffisamment attractives pour les équipes, les partenaires et les collectivités qui les soutiennent. Les jeunes coureurs doivent, de leur côté, disposer d’un parcours identifiable vers l’élite.
Cette préoccupation rejoint celle de l’internationalisation. L’extension du calendrier à de nouveaux territoires ne suffit pas à installer durablement le cyclisme dans de nouveaux marchés. Plusieurs fédérations nationales demandent des voies d’accès plus claires aux compétitions internationales, notamment pour les programmes nationaux et le cyclisme féminin.
La progression de ce dernier constitue d’ailleurs un enjeu stratégique à part entière. Les acteurs souhaitent poursuivre son développement sans reproduire certains déséquilibres observés chez les hommes, notamment la concentration des talents, l’inflation salariale et les difficultés rencontrées par les organisateurs les moins solides. Une offre commerciale spécifiquement consacrée au cyclisme féminin et un fonds de solidarité dédié figurent parmi les propositions.
Le numérique pour transformer l’audience en valeur commerciale
Le troisième levier concerne la relation avec les supporters. Le rapport relève un décalage entre la taille de l’audience et la capacité du cyclisme à la convertir en engagement durable. La discipline reste difficile à décrypter pour les nouveaux publics, tandis que les moins de 35 ans apparaissent insuffisamment représentés dans son audience.
Les propositions portent d’abord sur la production audiovisuelle. Caméras embarquées, données de puissance, télémétrie, GPS, images de drones et contenus en coulisses pourraient enrichir la retransmission et donner davantage de place aux personnalités, aux rivalités et aux trajectoires individuelles. Le recours à l’intelligence artificielle est également envisagé pour produire des résumés et des contenus courts à moindre coût.
La création d’une plateforme numérique centralisée constitue l’une des pistes les plus ambitieuses. Elle permettrait de réunir les données des courses, les archives, les contenus exclusifs et le suivi en direct, tout en créant de nouveaux inventaires commerciaux. Pour les partenaires, l’intérêt serait de disposer d’une offre plus homogène, avec des possibilités de visibilité et de mesure mieux structurées.
L’UCI considère cette plateforme comme un outil potentiellement transformateur, mais souligne que son modèle économique, sa gouvernance, ses coûts d’exploitation et ses choix technologiques doivent encore être étudiés. La technologie ne constitue pas une source de revenus en soi. Elle doit permettre de créer des usages, de fidéliser les publics et de commercialiser des actifs que le cyclisme peine aujourd’hui à valoriser de façon collective.
La sécurité, condition de la pérennité du modèle
La réforme économique ne peut enfin être dissociée de la sécurité. Les vitesses dépassant les 100 km/h dans certaines descentes, la configuration des arrivées et la présence de véhicules dans la course rendent nécessaire une approche plus systématique des risques. Le sujet a donné lieu à 105 mentions dans les contributions.
Les propositions incluent une homologation indépendante des parcours, des critères renforcés pour les derniers kilomètres, une réduction du nombre de motos et de voitures dans la caravane, ainsi qu’une formation obligatoire des conducteurs et du personnel intervenant dans la course. Le recours à un suivi GPS standardisé des coureurs et des véhicules doit aussi permettre de mieux détecter les situations dangereuses.
L’UCI entend s’appuyer sur le dispositif SafeR, déjà engagé sur ces questions, en renforçant l’application des règles et le suivi des recommandations. Elle souhaite également poursuivre les travaux sur les équipements, la collecte des incidents et l’harmonisation des sanctions.
L’intégrité des résultats complète ce chantier. La formation des commissaires, l’harmonisation de leurs décisions, l’appui de la vidéo dans certaines situations, la lutte contre le dopage et la détection des fraudes technologiques figurent parmi les sujets abordés. L’Agence internationale de contrôle (ITA) continuera d’assurer indépendamment les missions antidopage, selon le cadre rappelé par l’UCI.
Une réforme encore à construire
Le rapport Future of Cycling fixe des pistes de travail, mais la réforme reste à construire. L’UCI doit maintenant poursuivre les discussions avec les équipes, les coureurs, les organisateurs et les autres acteurs pour trouver un accord sur les changements à engager.
Plusieurs sujets font consensus : mieux organiser le calendrier, développer les revenus commerciaux, réduire les écarts entre les équipes, renforcer la sécurité et attirer de nouveaux publics. C’est surtout sur les moyens d’y parvenir et sur le partage des revenus que les discussions restent ouvertes.
Tout l’enjeu sera de trouver un modèle qui permette au cyclisme de mieux valoriser son audience, sans fragiliser les organisateurs ni les équipes les moins puissantes. Centraliser les droits ou encadrer les budgets ne suffira pas. Il faudra aussi que les retombées profitent à l’ensemble du peloton et aux courses qui font vivre le calendrier.
Alain Jouve
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